La courageuseinsouciance d’une mer Noire
I. Des oiseaux, des parasols, et des canons.
Sur la plage de Sulina, petite ville frontalière entrelaRoumanie et l'Ukraine, Panaït prépare la saison estivale. Tout en installantunerangée de parasols défraîchis par les vents glacials de l'hiver (photos 1),ilobserve la mer Noire et, visible à l'œil nu, l'Île des Serpents,successivementbombardée par l'armée russe le 22 février 2022 puis reprise parles Ukrainiensquatre mois plus tard; en partie grâce aux canons Caesarinstallés dans lesméandres du Danube. Depuis, l'armée ukrainienne a puaménager un corridor pourexpédier ses céréales jusqu'en Afrique via le détroitdu Bosphore puiscelui des Dardanelles. Mais Odessa à quelques miles auNord-Est continue à subirdes attaques de missiles :
-oui c'est vraion entend bien parfois un peude bruit, des explosions mais on a compris qu'ilest inutile d 'y prêter tropattention. A notre niveau on n'y peut rien...commente Panaït avec un regardplacide-.
Deux kilomètres en amont, remontant le Danube quioffre saroute naturelle à des cargos (photo 2) rejoignant les ports fluviauxde Braila,de Belgrade et de Budapest , d'autres habitants de Sulina,fatalistes mais nonindifférents, soignent leurs jardinets et repeignent leursfaçades de couleursvives et gaies (photo3). Il n'est pas question, selon lajuste expressiond'Annah Arendt, qu'on leur "vole le printemps".Migrateurs ousédentaires, les oiseaux, hérons, grues et pélicans, emblèmes dela régiondécrétée biosphère voilà plus de 30 ans, seront bientôt dansl'objectif desornithologues que le Delta continue d'attirer.
Julie (Photos 4)est prête elle aussi pour lasaison.Ancienne étudiante à Paris, elle écoute Edith Piaf dans le petitofficede tourisme qu’elle a créé le long du quai, entre l'uniqueboulangerieproposant du pain frais et l'un des nombreux bars où les équipagesdes cargosviennent boire bières et vodkas le temps de leurs courtes escales:
-bien sûr noussavons que le danger existe"reconnaît-elle "et je me disais bien quevous alliez me poser la question.Mais vous savez, lorsque j'étudiais à Paris,le danger, il existait aussi. Voilàpourquoi, je goûte pour l'instant au calmeet à la nature de cette région où jesuis née. Depuis tant de générations, nousavons appris à y vivre en paix,toutes origines confondues : turcs, moldaves,juifs, ukrainiens et russes. Adeux pas des terres convoitées par les EmpiresRusses et Ottoman, c'est unrefuge que tous ont âprement gagné. Pour s'yinstaller, il a fallu et il fautencore être courageux, ne pas craindrel'isolement, les moustiques, uneexistence au jour le jour que rythment lesfruits de la pêche et ceux decultures soumises aux jeux des marécages et desvents sibériens. En retour nousrécoltons la simplicité d'un univers quienrichit ceux qui saventl'apprécier".
II. Russes et Ukrainiens de Schengen
L’ensemble des peuples rassemblés ici, forts detraditionsdistinctes, partagent étonnamment un même cimetière jouxtant la merNoire.Entouré d'une barrière que franchissent allègrement les chiens alentour,avecson allure de terrain vague, c’est le cimetière le plus à l'est detoutel'Europe de Schengen. Le cimetière du Far-East (Photos 5, 6 et 7). S'ycôtoientde multiples tombes, musulmanes coiffées d’un fez minéral, juives oùbrillentdes étoiles dorées, chrétiennes avec leurs diverses croix dont cellesdesorthodoxes lipovènes caractérisées par trois branches, l'une d’elle enbiais.Lipovènes qui, toujours ethniquement russes sont également citoyensroumains:
- Nous sommesdes vieux croyants expliqueSergey (Photo 8) l'un d’entre eux qui vitaujourd'hui dans le village deGhindaresti un peu plus au sud. A l'époque dePierre le Grand, nous avons refuséles réformes religieuses qu'il imposait etpour vivre pleinement notre foi nous noussommes exilés aux confins de l'Empirerusse ; par exemple dans ce delta où nousvivons depuis plus de 3 siècles".
Les pratiques de ces vieux croyants paraissentparfoisanecdotiques. Le port de la barbe où l’usage de la vodka pour goûteràl’ivresse divine en sont les plus caractéristiques. Mais ilsrappellentégalement des rituels animistes comme celui de tracer desprocessionsreligieuses terrestres en suivant le parcours des astres dans leciel. Ilssoulignent enfin quelques fortes convictions strictement évangéliquesdont lerefus de se battre en intégrant une armée.
Économiquement, comme leurs voisins moldaves,ukrainienset roumains, ils pratiquent la pêche, souvent limitée depuis que larégion estdevenue une zone protégée.
- Il peut yavoir de temps en temps quelquesmésententes entre nous ; c’est normal entredes êtres humains avec chacun unehistoire singulière poursuit Sergey, maissans violence notable. Et pasdavantage actuellement malgré la guerre touteproche. ".
III L’inévitable et non moins pertinent ivrogne.
Le soir dans l'un des bars du quai, tandis que laserveusemesure scrupuleusement les 10 décilitres de vodka qui correspondent àla doseminimale proposée aux consommateurs réunis dans la salle sombre desonétablissement, un homme d'une cinquantaine d'année aborde le voyageur quitented’en apprendre davantage:
- la guerrepersonne ne la voit vraiment,personne ne la sent. La vraie, cruelle, laide,insupportable, la puante, cellequi mélange tout, depuis le sang jusqu’à lamerde. On ne vous montre que destranchées bien nettes où des soldats seroulent des cigarettes après l'assaut.Mais où sont les corps éventrés, où sontles boyaux, les cervelles, les agonies,la peur qui rend fou? "
L’homme, d’abord loquace, s'arrête brutalement deparler,regard figé. Il commande 10 décilitres d’alcool supplémentaires. Sondiscours,son silence puis ce regard pourraient convaincre les plus bellicistesà déposerles armes ne laissant que les serials-killers en verve. (Poutine nerecrute-t-ilpas d’abord dans les prisons ?)
IV La raison et l’enjeu ?
Et pourtant le lendemain, après avoir rejointBucarest, jeretrouve Milhai, jeune entrepreneur roumain, francophone grâce auxannées qu'ilpassa "chez Renault". Ses paroles, bien que non "vat’enguerre", refusent tant le fatalisme que le compromis du perdant quirisquede perdre toujours davantage. Elles indiquent, peut-être, l'essentieldu moment historique que nous vivons:
-C’est ladémocratie qui est en jeu. Nous lesRoumains nous avons encore un souvenirintact de ce que signifie la dictature,combien elle fut le fruit de maintescorruptions, comment elle oblige les chefsa toujours aller plus loin dans leurfolie pour convaincre les peuples de leuraccorder un pouvoir qui est leur seulraison de vivre; en quoi ils se moquent deceux qui les plébiscitent.Heureusement en Roumanie, aujourd’hui, nous avons lachance de faire partie del Europe. Sinon cette corruption, cette folie, cettedictature reprendrait cheznous aussi. La guerre actuelle est une guerre entre desdictatures et ladémocratie."
Mihai argumente, rappelle des épisodes de l'histoire,lesSudètes, et ne craint pas de comparer Hitler à Poutine. Quand on luidemandecomment ce dernier sera stoppé, il répond:
- grâce à deuxchoses:
1. laconviction des démocraties dans leurvolonté de combattre les pouvoirsdictatoriaux et mafieux. Il faut surtout cetteannée qu’ils tiennent, qu’ilsrésistent à Poutine.
2. et lacompréhension à l'intérieur du peuplerusse lui-même que Poutine se trompe. Etcela principalement en recourant àl'alliance de la Russie avec la Chine. Cettealliance, même les russes les moinséduqués savent instinctivement qu’elle estcontre nature et qu’elle sera unpéril pour leur pays. Alors Poutine et lessiens perdront tout pouvoir".
Le souvenir des belles façades et des jardinets dudelta,le vol des pélicans qui ne connaissent pas les frontières, Panait etsesparasols, Julie de l'Office de tourisme, ne pourront effacer lesparolesnécessairement alarmistes de Mihai. Mais ce souvenir contribuera àsavoir quecertains êtres, sans naïveté, continuent à croire qu'il est bon decélébrer leretour du printemps et le jeu des saisons. Quant au lyrisme noirdevenu mutismefigé de l’ivrogne noctambule, il n est peut être pas uniquementla conséquenced un excès de vodka ? "